Le métier d'Educateur de Jeunes Enfants

06/02/2026

Pédagogie

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« Mon parcours et ma vision du métier d'EJE »

 Pour commencer cette série d’article, de nombreuses idées ont tourbillonnées dans ma tête, sans que je ne puisse en accrocher une seule.  Du coup, j’ai réfléchi, et j’me suis dit... pourquoi ne pas commencer par mon parcours pour vous présenter le métier d’éducateur de jeunes enfants (EJE) 

J’ai découvert ce métier lors de mon stage de 3ème. Depuis toute petite, j’ai toujours voulu être “Dame de crèche”. Quand est venu le temps de choisir le lieu de mon stage de découverte en 4ème, la crèche était une évidence. Ne connaissant que le bac SMS (Sciences Médico-Sociales, du temps jadis de mes années collèges) et le CAP petite enfance, je voulais alors m’orienter vers des études technologiques ou professionnelles pour réaliser mes objectifs. Mes parents, eux, voulaient que je passe un bac général. En discutant avec ma tutrice, elle m’a appris l’existence de ce métier qui me permettrai d’accéder à un métier auprès des jeunes enfants après avoir passé le bac, ce qui rendait tout le monde content :  Educatrice de jeunes enfants. 

     En 2009, ce temps jadis, Parcoursup n’existait pas encore. Pour entrer à l’école d’éducateur, il fallait passer un concours en deux étapes : une épreuve écrite en deux parties (tests psychotechnique + dissertation sur un sujet éducatif et/ou d’actualité), et un oral auprès de deux professionnels (un psychologue et un éducateur de jeunes enfants diplômé). Il m’aura fallu trois ans, et une licence de psychologie en poche, pour réussir à finalement intégrer l’école. 

C’était une vraie fierté, et encore aujourd’hui le fait d’avoir réussi à entrer et à aller au bout de cette formation est une vraie victoire. C’est en préparant le concours que j’ai appris que le métier d’EJE n’était pas un métier du médico-social, mais bien du travail social.  

     Si c’est un aspect que je n’avais pas en tête en entrant en formation, 10 plus tard c’est un des piliers centraux de ma posture professionnelle. En effet, je me retrouve complètement dans les valeurs du travail social : l’accompagnement des personnes, en les rencontrant là où elles se trouvent, en toute bienveillance, dans le non-jugement. L’idée de les accompagner un temps, le temps de leur devenir inutile, puisqu’elles auront réussi à reprendre confiance en elles et en leurs compétences pour continuer à avancer seules...  

     Ce sont d’abord les stages qui m’ont appris à concrétiser ces idées auprès de “vraies gens”. La première année, j’ai découvert le fonctionnement de structures d’accueil de jeunes enfants, le cœur du métier de la majorité des EJE encore actuellement. Ensuite, j’ai découvert un centre social (nous étions obligés de faire un minimum de 6 semaines en dehors de l’accueil de jeunes enfants pour découvrir les notions de politiques sociales et de partenariat (Eh oui, être éducateur, ce n’est pas que chanter des chansons, ou avoir une licence en empilage de cube !)), puis en PMI, j’ai découvert les réalités du travail social : s’adresser à tous, même à des adultes, réfléchir sur une éthique professionnelle... Si je n’ai pas pu observer moi-même tous les lieux qui emploie les EJE, ils sont beaucoup plus diversifiés que je l’imaginais au début de mon projet professionnel : dans le handicap, dans la protection de l’enfance, dans le judiciaire, dans les administrations de la fonction publique (PMI), dans les ludothèques, les lieux d’accueil enfants-parents (LAPE).... C’est pendant mon stage de 9 mois en PMI que la base de ma posture professionnelle s’est consolidée. J’y ai appris à de pas juger, et à prendre du recul sur mes premières impressions : on ne sait jamais ce qui se passe derrière les portes fermées, et il faut apprendre à travailler avec. Permettre la création d’une relation de confiance, avec toujours ce qu’il faut de vigilance pour pouvoir être réactif en cas de confession d’une difficulté, et agir avec équilibre : ni surinterpréter, ni minimiser. Les accompagnements éducatifs à domicile que j’ai effectué à ce moment-là m’ont permis également de me remettre en question et d’évoluer sur différents plans, notamment par rapport à ma posture professionnelle. En démarrant mon stage, je pensais qu’il était obligatoire de séparer vie privée et vie professionnelle, que je ne devais rien dire de moi aux familles. Mais au final, comment ne pas répondre à une mère de famille qui m’accueille dans son salon, en me faisant des gâteaux, pour me remercier de mon accompagnement, et qui me demande si j’ai des frères et sœurs, quand en plus on travaille sur la fratrie ? La notion de réciprocité et de la place du professionnel dans l’intimité c’est alors posé à moi. En réfléchissant à ce qui me correspondrait le plus, je me suis alors dis que je confierai aux familles la même chose que ce que je savais sur elles... A moi de trouver l’équilibre : à quel point je leur demande de m’ouvrir la porte de leur intimité et de me donner des éléments sur eux pour les accompagner, s’ils me demandent les mêmes infos en échange ? 

 

     En explorant ces différentes structures, j’ai pu me rendre compte de la complexité de réflexion qu’il y a dans le travail social, et la façon dont cela s’exprimait en particulier pour le métier d’EJE. Nous sommes un des seuls diplômes du travail social en contact avec un public qui n’a, a priori, aucune problématique particulière (je reviendrai une prochaine fois sur cet a priori). 

     Cependant, travailler en crèche demande de nombreuses compétences, dans un cadre obligeant à certaines contraintes. Cela nécessite en plus de connaître le développement de l’enfant, de s’intégrer dans une équipe qu’on doit animer en lien avec la direction ; de connaître finement chaque enfant et chaque famille ; de réfléchir l’aménagement de l’espace en fonction des observations du moment (tout en garantissant une stabilité nécessaire aux repères spatio-temporels des enfants) ; de réfléchir l’organisation de la vie du groupe, et parfois en priorisant le bien-être du groupe plutôt que les besoins individuels de tous les enfants. Le collectif est une réelle contrainte dans le monde de la petite enfance, à l’âge où les jeunes enfants ne peuvent pas encore comprendre cette notion, et il a une forte influence sur le déroulé de la journée.   

     Être EJE c’est aussi avoir des missions en lien avec le diplôme : garantir la sécurité physique et affective des enfants, permettre un équilibre vie familiale et vie professionnelle aux familles, et surtout, le plus important pour moi : garder en tête, toujours, l’intérêt supérieur de l’enfant. 

     Je suis persuadée qu’en s’occupant bien de nos bébés, de nos enfants, dans un accueil chaleureux, réfléchi, appuyé sur les bases scientifiques du développement de l’enfant et de ses besoins, il est possible de changer le monde ! C’est en effet à cet âge-là que se construit notre rapport au monde. Un environnement qui permet à chacun d’évoluer le plus harmonieusement possible, dans le respect de ses besoins, en permettant l’émergence de compétences sociales basées sur l’observation du monde, le respect de ce qui s’y trouve et la coopération ; est un terreau fertile pour un monde meilleur ! 

     On entend de plus en plus que nos sociétés deviennent plus individualistes, la peur de l’Inconnu remplace la curiosité naturelle de découverte de l’être humain... En connaissant mieux nos enfants, comment ils grandissent, se développe et tissent des liens entre eux, il est possible de leur offrir des perspectives de relations apaisées avec leurs pairs dans l’avenir, de se sentir compris, et d’à leur tour pouvoir comprendre les autres et le monde 

     Je crois vraiment au pouvoir d’une éducation par l’exemplarité, dans le sens de “donner l’exemple”. L’exemplarité ne saurait être confondu avec la perfection ! Dans quel monde demander à des enfants en plein développement d’être parfait ? L’apprentissage nécessite des essais, des erreurs, des réparations... Sans cela rien n’est envisageable. Si nous avons pour ambition de ne faire que des choses parfaites du premier coup, sous peine de ne rien tenter, nous nous ennuierions vite, dans un fort sentiment d’échec !  

     Je crois que c’est l’aspect de la petite enfance que j’aime le plus : voir année après année, enfant après enfant, chaque individu découvrir pour la première fois toutes ces choses qui existent depuis toujours. L’émerveillement d’un enfant qui découvre ses mains, qui se rend compte que c’est lui qui fait tintinnabuler le hochet en agitant ses membres, qui se redresse sur ses jambes la première fois... Les premiers non, les premières prises de décisions... Je trouve cela magique. Et c’est pour cela que je défends le droit à l’erreur, le droit de recommencer, de changer d’avis... même quand ce n’est pas pratique dans notre organisation d’adultes pressés. C'est dans ce contexte que je trouve l’exemplarité importante : montrer à nos enfants qu’il est possible de se corriger, de gérer ses émotions, d’être aussi gentils avec soi-même qu’avec les autres, qu’une erreur n’est pas la fin du monde.  

       Il a renversé un verre d’eau ? Très bien, c’est l’occasion de lui apprendre à essuyer, à redresser le verre, et à se resservir. Ensuite, cela permettra à chacun d’agir en responsabilité sur son environnement. Montrer à nos enfants la façon dont nous gérons nos tentatives, quand elles réussissent aussi bien que quand elles échouent, que nous pouvons prendre une mauvaise décision, nous en rendre compte et changer de cap après une remise en question, que nous exigeons le même respect que celui que nous donnons... Voilà ce que j’entends par “éducation par l’exemplarité”.  

 

      Afin de la mettre en pratique, il est important à mon sens d’avoir une bonne connaissance du développement de l’enfant, de ses capacités réelles, et d’aller au-delà des croyances qui ont pendant longtemps défini ce qu’était un bébé, ou un petit-enfant. J’ai beaucoup entendu « Ils sont intelligents à cet âge-là, faut pas croire, ne te laisse pas avoir ! », quand je portais un bébé pour l’endormir dans les bras, que je faisais un câlin à un plus grand après une colère... Il me paraît essentiel de distinguer l’intelligence des enfants, de leurs capacités de gestion émotionnelle, de leur maturité cérébrale et cognitive. Par exemple, un enfant qui n’a pas encore acquis la théorie de l’esprit (se rendre compte que les autres ont des perceptions et des pensées qui leur sont propres et différentes des siennes, vers 4-5)1, est intelligent, mais pas en capacité de manipuler un adulte pour obtenir quelque chose.  

      S’il se roule par terre en hurlant pour un jouet, il ne cherche pas à manipuler, et cela ne le rend pas moins intelligent. Il est alors submergé par une émotion forte, qu’il ne maîtrise pas, et c’est la réaction de l’adulte qui va lui apprendre de nouvelles choses. Si l’adulte décide d’acheter le jouet, alors cela veut dire qu’hurler en se roulant par terre est un moyen efficace d’obtenir ce que l’on veut. Et un moyen efficace est réutilisé plus souvent qu’un moyen inefficace. C’est même signe d’intelligence. Si hurler par terre n’est pas efficace, ce moyen sera de moins en moins utilisé, jusqu’à disparaître, au profit d’autres tentatives stratégiques, jusqu’à trouver la plus efficace. C’est qu’intervient l’intérêt de la connaissance du développement de l’enfant, et de l’éducation par l’exemple : qu’est-ce que je veux apprendre à mon enfant, comment le faire de façon à ce qu’il le perçoive comme je veux lui transmettre ? 

     Le métier d’EJE n’a pas vocation à dire aux parents comment faire, à créer des tableaux de récompenses, de bons points... Je ne m’imagine pas en Super Nanny arrivant et résolvant tous les problèmes en 1 semaine ! Mon rôle va être d’accompagner les familles à trouver les clefs de compréhension dont elles ont besoin pour trouver les ressources qui leur conviennent quand elles se sentent dépassées par la situation. En fonction des personnes, ils n’auront pas la même façon de gérer leur enfant allongé sur le sol au milieu du supermarché, et il n’y a pas de bonne réponse ! Chaque réponse aura un impact différent, et c’est aux parents de trancher sur l’éducation qu’ils veulent donner à leur enfant.  De plus, il est essentiel de se souvenir que tout le monde ne partage pas les mêmes valeurs, et n’a pas envie d’éduquer son enfant comme son voisin. Être éducateur c’est aussi avoir conscience et accepter qu’il existe une multitude de façon de faire, de valeurs à transmettre, même si elles ne sont pas les nôtres (par exemple, à titre personnel je n’ai aucune notion d’esprit de compétition, alors que pour beaucoup d’autres personnes être le premier, réussir etc... est très important), et les accompagner dans leur façon de faire, le tout dans le respect de la Loi, bien entendu.  

     Dans mon stage en PMI, j’ai appris que quand on accompagne une famille, on doit se baser sur ce qu’elle accepte de montrer. Et elle ne montre que ce qu’elle veut. La création du lien de confiance est importante en ce sens : permettre aux parents, aux enfants, d’avoir assez confiance pour laisser paraître des sujets plus intimes, et leur donner l’opportunité de demander de l’aide. La posture de non-jugement est ici fondamentale. Je garde toujours en tête les statistiques : les enfants victimes d’inceste, les femmes victimes de violences sexuelles, le nombre d’enfant témoins-victime (oui, c’est un combo, si on est un, on est l’autre) de violences familiales.... Je pars du principe que parmi les familles que je côtoie, il y a des personnes concernées. Cependant, la seule façon de les aider réellement est de leur permettre de me demander de l’aide. Ce n’est pas l’intrusion qui va permettre à une personne de sortir d’une relation d’emprise psychique. Et on n’obtient ni cape, ni identité secrète de super héros lors de la remise d’un diplôme du travail social...  

    Pour permettre la relation de confiance qui permettra à la personne de demander de l’aide et de pouvoir avoir un vrai impact dans sa vie, avoir une réflexion sur sa posture professionnelle est indispensable. Cela passe, pour moi, par des petites choses du quotidien qui reviennent comme des mantras : “ tout écrit doit pouvoir être lu par la personne qu’il concerne” ; “je dois agir de la même façon avec un enfant, qu’il soit en présence ou en l’absence de ses parents” ; “je fais des choses d’abord dans l’intérêt supérieur de l’enfant, et pas pour que ce soit plus pratique pour moi”.... 

 

Pour moi, être éducatrice ce n’est pas juste un métier, c’est une partie intégrante de ma personnalité, de qui je suis, de qui je veux être. C’est pour ça que j’ai choisi de continuer à l’exercer, en dehors des sentiers battus.